Playlist: petit précis d'écologie musicale
Parce que les incendies de cet été nous ont rappelé l'urgence à prendre soin de la nature, et surtout parce que c'est beau, quelques musiques qui nous parlent de là où nous venons.
-Berlioz, Symphonie fantastique (1830), III- Scène aux champs.
Berlioz est un jeune homme amoureux. Et il le fait savoir. En 1827, il tombe éperdument amoureux d'Harriet Smithson, actrice irlandaise shakespearienne. La conquête s'avérant difficile, il projette de la séduire par la musique, en élaborant sa première œuvre majeure: la Symphonie fantastique. Idée nouvelle: le déroulement de cette symphonie pourtant sans chanteurs ni quelconques paroles doit figurer un programme, une histoire d'amour qu'il écrit lui-même, son histoire d'amour rêvée avec Harriet. Le troisième mouvement est l'un des rares moments de calme: la nature romantique y agit comme un cadre propice à l'éveil des sentiments de l'artiste. Ce calme est vite obscurci par l'absence d'Harriet et la crainte de son infidélité. Dans le dernier mouvement, l'œuvre s'achèvera par un Sabbat et une parodie du Dies irae, chant d'apocalypse atomisant tout ses rêves d'amour simple et proche de la nature.
-Debussy, Bruyères
Debussy mettait toujours les titres de ses Préludes à la fin de la partition. Il ne déroge pas à la règle pour ces très belles Bruyères. La nature y est suggérée plus que représentée. La nature n'est plus qu'une apparition dans une société qui se mécanise. La musique de Debussy est un souvenir, qui surgit du silence sans raison apparente et repart comme il était venu.
-Satie, Préludes flasques (pour un chien)
On a rarement pris au sérieux le génial Erik Satie, surtout pour ses titres, qui contiennent certes une pointe d'humour mais surtout de poésie. Qui d'autre aurait pu composer explicitement "pour un chien" et montrer autant de distance critique vis-à-vis du public? Le chien est le seul à qui il destine sa musique, souvent revendiquée comme une musique "de fantaisie" ou une musique "d'ameublement". Le chien, c'est ce compositeur-Diogène, qui vivait dans un appartement microscopique, enseveli sous les manuscrits; c'est aussi cette vie libérée de la mélancolie, ce rêve de simplicité et de douceur face à une musique impressionniste aux raffinements complexes; le chien, c'est Satie.
-Howard Becker, Art Worlds
Peut-on être un écologiste musicien? Défendre cette cause par la musique? Musicien ou pas, on peut toujours s'engager pour défendre ce qui nous est cher et il est vrai qu'un peu de notoriété, artistique ou pas, aide à donner de la portée à ce qu'on raconte. Mais que voudrait dire, au sens large, le terme d'écologie musicale? Dans ce sens premier, l'écologie, c'est l'étude des interactions entre les êtres vivants, autrement formulé, une attention accrue à son environnement, qu'il soit naturel ou humain, si tant est que la frontière soit aussi nette. Et je ne connais aucun intellectuel qui l'ait mieux expliqué qu'Howard Becker. C'est Art Worlds qui invente la notion de "monde de l'art": oui, chaque discipline artistique est un monde, où règnent des stars, des adjuvants, des gens qui dictent des traditions, d'autres qui les réfutent, qui choisissent de vivre dans les institutions ou en dehors. Se souvenir qu'on ne fait pas de la musique seul, c'est aussi ça être écologiste musicien. Et être, je le crois, un meilleur musicien tout court.


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