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Aux confins de l'Amérique, ep.6: Dans la chambre de David Zimmer

il y a 2 jours
3 min de lecture

Quand je ne joue pas du piano, je lis. Ou je dessine: j'aime les arts en général. Mais c'est de littérature dont je veux vous parler ici. J'ai récemment découvert le Livre des Illusions, de l'écrivain américain Paul Auster. Son personnage principal, David Zimmer, se prend de passion pour un acteur fictif de cinéma muet, Hector Mann. Après la mort de sa famille dans un accident d'avion, Hector Mann le sauve de la dépression la plus totale. Viennent aussi une traduction des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, une rencontre amoureuse, une encylopédie des plantes de l'Ouest ... Bref, un livre magnifique de maîtrise et d'émotion, où les États-Unis sont un des personnages, en tant que lieu de tous les possibles et de toutes les tragédies.

Le livre traite peu de musique, alors j'ai eu envie d'imaginer ce qu'écouterait un personnage comme David Zimmer. Pour une fois, pas de musiques américaines, mais une bande-son européenne pour un des plus grands livres américains qu'il m'ait été donné de lire.


-Stravinsky, Apollon musagète: https://www.youtube.com/watch?v=O1Om6naA3zo


On ne peut imaginer ce personnage mélancolique sans cette musique de ballet. Stravinsky nous livre une oeuvre qui n'a rien du bruit et de la fureur qu'on associe souvent, dans notre représentation, à la musique "contemporaine". Pourtant tout est moderne. Les fondations du langage classique reprises jusqu'à l'épuisement. La chorégraphie de Balanchine. Et surtout, l'esthétique générale de la distance. Stravinsky s'est toute sa vie érigée contre la prétendue "expressivité" naturelle de la musique. Sa musique à lui n'exprime rien d'autre que la tragédie de vivre, ou autrement dit, de jouer à un jeu perdu d'avance.



Après avoir lu le livre, on imagine bien David Zimmer, le soir, travailler en écoutant cette musique au raffinement inégalé. Ici aucun besoin d'en faire trop. L'écriture est juste. Pergolèse est d'ailleurs un compositeur apprécié de Stravinsky, qui a repris des parties de ses oeuvres dans un autre de ses ballets, Pulcinella.



Je me répète, mais j'aime énormément ce recueil, qui fait pour moi partie des plus belles pages écrites pour le piano. Ses pièces sont simples, à nouveau peu "modernistes" dans les clichés qu'on s'en fait. Certains ont vu ce langage mort, et au fond de lui au moins, Mompou le sait. La vieille beauté de l'accord de do majeur est encore intacte. Mais du temps a passé.



La fugue est peut-être, à mon sens, la forme qui fait le plus de bien. Parce qu'elle traduit un écoulement linéaire du temps, contrairement à la plupart des formes fondées sur le retour, elle est proche de l'impression qu'on a de nos vies. Et dans la fugue, on maîtrise le temps. On le cloisonne en expositions, moments où est joué le sujet, le thème principal du morceau; en divertissements, où on perd un peu le sujet volontairement pour toujours le retrouver; puis en strette, la conclusion, le feu d'artifice, qu'on entend généralement venir un peu avant, un moment où le sujet passe par tous les états, très vite, avant de s'éteindre. Je suis sûr que confronté au deuil, s'il existait réellement, David Zimmer aurait écouté ces fugues de Schumann, moins connues que celles de Bach, plus humaines. La fugue est un remède quand il semble que notre vie nous échappe. Et quand on se pose ses questions, plutôt que de regarder trop longtemps la réalité en face, mieux vaut toujours se réfugier dans l'illusion de la musique.


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